Rosemarie Koczy

Les dessins que je fais chaque jour s’appellent « Je vous tisse un linceul ». C’est un enterrement que j’offre à ceux que j’ai vu mourir dans les camps quand j’ai été déportée, en 1942, 1943, 1944 et 1945, et dans le camp de déplacement jusqu’en 1951…

1939 –

Née en Allemagne, à Recklinghausen

Elle vit aux États Unis.
Je vous tisse un linceul.
Les dessins que je fais chaque jour s’appellent « Je vous tisse un linceul ». C’est un enterrement que j’offre à ceux que j’ai vu mourir dans les camps quand j’ai été déportée, en 1942, 1943, 1944 et 1945, et dans le camp de déplacement jusqu’en 1951.

Dans le rituel de l’enterrement juif, on lave les morts, une femme lave le corps d’une femme morte, un homme lave le corps d’un homme mort. Le corps est ensuite entouré d’un linceul. Coudre un linceul est un acte de respect et un rite. L’acte rituel commence en restant à côté du lit de la personne mourante en récitant des psaumes de l’Ancien Testament. On ne peut pas laisser seule une personne mourante. Quand la personne est morte, on répète la phrase de Job 1 :21 : « Je suis venu au monde nu et nu je dois retourner à Dieu. Dieu m’a tout donné sur terre et il m’a tout repris. Dieu soit béni. » C’est à ce moment qu’on ferme gentiment les yeux et la bouche, les fenêtres de l’âme que sont les yeux. On place ensuite le corps parterre, les pieds en direction de la porte de sortie. On met un tissu noir sur le corps, et on place deux bougies allumées près de la tête, ainsi que de l’eau et une serviette. L’eau pour que l’oiseau puisse boire, l’oiseau étant l’âme qui quitte le corps. Tous les miroirs de la maison sont recouverts en signe de deuil et tournés face au mur.

C’est ensuite qu’on commence à laver le corps, ce qu’on appelle Thaharah. On prend le corps déposé parterre pour le poser sur une table de purification où il est lavé. On met ensuite un tissu blanc sur le corps. En le lavant, on demande pardon au mort de le déranger en le lavant. On l’enduit de myrrhe, ou d’aloès, ou d’eau de rose. Dans le Nouveau Testament, lisez comment Jésus a été enterré selon le rite juif. Romano, Nicodème et Pharisée ont entouré le corps de Jésus avec de la toile de lin, un linceul, et l’ont ensuite enterré selon la tradition juive.

Le linceul entoure donc le corps après qu’il ait été lavé. Le linceul est cousu avec du fil de lin. L’écharpe de prière est déposée sur le linceul. On l’appelle Talit.

Chez les Séfarades, en Espagne, le corps n’était jamais placé dans un cercueil, il était entouré du linceul seulement. Aujourd’hui, le corps, entouré de son linceul est déposé dans un cercueil. Le cercueil doit être fermé. Celui qui n’accompagne pas le corps entouré d’un linceul pour l’enterrer commet un péché grave envers Dieu et le mort. Dans chaque linceul, sous la tête du mort, on place un petit sachet contenant de la terre d’Israël en récitant la prière des morts, le Khaddish. Et à l’enterrement proprement dit on récite « Nous devenons tous poussière », et avant de quitter le cimetière tous les accompagnants doivent se laver les mains.

Peut-être comprenez-vous maintenant pourquoi je fais des dessins, des sculptures et des peintures : c’est pour donner un enterrement digne et respectueux aux morts (et parfois encore vivants) que j’ai vu enlevés avec des bulldozers et jetés dans un ravin ou un trou, et qu’on recouvrait de chaux vive. Le linceul, c’est les traits qui entourent chacun de mes personnages pour les enterrer dignement.

Rien à voir avec la mythologie grecque, ni avec la schizophrénie, ce qui serait une insulte à un survivant de la Shoah.

Si vous voulez en savoir plus, il faut visiter les camps de concentration, il y en a eu dix mille. Et voilà, j’y étais. J’ai survécu à deux de ces camps. Chaque jour, je continue d’enterrer les victimes des camps, dans un silence total.

Rosemarie KOCZY,

le 23 novembre 1999